Performances, installations photographiques et sonores | Travail réalisé avec la participation de cinq personnes aveugles sur le territoire de Vioreau à partir des tracés de carte IGN.


"Promenades aveugles: l’autre à l’oeuvre

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            - Jenny Feray m’aura fait l’honneur de présenter son exposition "intersections" et,  par conséquent, m’aura invité à tenter l’approche de l’une de ses dernières créations artistiques dont on remarquera aisément que la singularité se déploie avec rigueur, complexité et extrême sensibilité sous l’égide de plusieurs intersections.
            L’intersection que je vais privilégier et m’attacher à mettre en exergue vu l’importance que je crois pouvoir lui reconnaître, implique la mise en jeu du situationnel, du relationnel et de la photographie. L’on verra pourquoi, à la fin de mon texte notamment, respectant les réflexions et la recherche menées par l’artiste depuis de nombreuses années sur l’"autre photographique", je n’ai pas dit "du" photographique.
 
             Jenny Feray m’aura donc accordé la faveur et la responsabilité d’aider, de guider autant que faire se peut, les, ses visiteurs-auditeurs qui, dans la galerie d’art contemporain le "T.D.M." à Joué sur Erdre, vont être invités à vivre une situation visuelle et sonore les amenant à découvrir cinq grandes photographies assorties de sons et représentant six personnes (trois femmes et trois hommes), six personnes pour cinq images en effet, puisque sur l’une d’elles, l’on découvrira un couple.
 
            Visage encapuchonné, car de toute évidence le froid est de la fête, l’une des personnes de cet unique duo n’est autre que l’artiste, auteure par ailleurs de ces cinq portraits en couleurs réalisés dans l’ atelier de la résidence artistique qui l’aura récemment hébergée près de Nantes.
 
             L’on notera à quel point ces photographies veulent résolument évoquer l’approche picturale traditionnelle du portrait en pied et ses avatars "picto-photographiques" plus récents, dans la mesure où le modèle vivant, accompagné de ses accessoires emblématiques animés ou inanimés, surgit d’un énigmatique fond noir à la fois abyssal et plat, pour se dresser immobile face à l’objectif -l’œil du peintre- et se présenter dans une posture pétrifiée sous l’impact d’un éclairage artificiel quasi frontal, d’une précision impeccable et d’une définition sans bavures, bref, afin de poser devant l’appareil de façon hiératique et presque anachroniquement conventionnelle pour ne pas dire académique, façon dont l’évidence ne peut en effet, que manifester l’intention claire et quelque peu provocatrice de l’artiste.
 
             Seule la grande dimension des cinq photographies exposées (106 X180 cm.) pourraient probablement faire écho à celles réalisées par certains photographes-plasticiens actuels tels que Jean-Marc Bustamante, Jeff Wall, Patrick Tosani, Thomas Ruff....alors même que les thématiques et les sujets traités par chacun d’eux restent profondément différents.
 
             Comment maintenant ne point me plier à la demande expresse de Jenny Feray m’ayant aimablement enjoint d’observer strictement la situation audio-visuelle qu’elle a voulu créer dans la galerie en ne dévoilant point ou, du moins, en ne laissant point immédiatement transparaître dans mon texte, le vécu, l’expérience vécue qui présida à la réalisation finale de ces photographies?
            Comment donc, conséquemment, ne point juger opportun et absolument nécessaire dans ces conditions, d’inviter illico les visiteurs-auditeurs, non sans leur avoir révélé auparavant, tout en confirmant certainement leur propre intuition, que les personnes photographiées -hormis la photographe- sont toutes les cinq, aveugles, toutes les cinq non-voyantes, comment donc ne point les inviter illico à suspendre la lecture de mon texte, de ce texte interprétatif bientôt plus théorique que descriptif, avant d’avoir pu regarder, seuls avec eux-mêmes et avant d’avoir pu écouter, non moins seuls avec eux-mêmes, les portraits photographiques mutiques qui dans le crépuscule, le clair-obscur du lieu d’exposition-audition les attendent tout enveloppés des sons qui leur correspondent?
            Bref, comment ne point inviter illico les visiteurs-auditeurs à élaborer leur propre interprétation avant de reprendre éventuellement la lecture de mon texte et, ce faisant, avant d’avoir eu accès à une connaissance, même très lacunaire, du contexte spécifié par l’intersection du situationnel et du relationnel dans lequel se sont accomplis les cheminements artistiques instaurés par Jenny Feray au croisement même du territoire et de l’humain?
 
 
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            - Ceci étant, après ce blanc ou ce noir d’une interruption volontaire de lecture, que celle-ci reprenne si le cœur en dit et que mon texte joue désormais à plein son rôle pour le moins paradoxal de ‘guide rétroactif’ sans jamais prétendre effacer, oublier les interprétations personnelles, toutes intérieures sinon secrètes, des visiteurs-auditeurs, interprétations que je ne connaîtrais peut-être jamais, hélas! Comme, peut-être, jamais je ne connaîtrai leurs auteurs...
             Que reprenne donc, ici, la lecture de ce texte noir sur blanc, manuscrit puis tapuscrit que j’ai écrit en aveugle, je veux dire pour des autres invisibles, pour des autres qu’en écrivant je ne pouvais voir ni même imaginer et qui, eux-mêmes, ne me verront sans doute pas davantage.
 
            Je resterai effectivement l’auteur invisible d’un texte visible pouvant se faire audible et éventuellement tactile si l’on pense ici, à l’écriture braille.
            Je resterai en vérité et très probablement l’auteur invisible d’un texte offert à des lecteurs invisibles à moins d’en rencontrer certains le jour du vernissage si je puis m’y rendre...
            Je resterai enfin l’auteur invisible d’un texte offert à d’autres, aveugles ou pas, à d’autres le plus souvent invisibles de m’être généralement inconnus excepté toutefois l’artiste elle-même -Jenny Feray- artiste voyante que je connais depuis longtemps mais que les circonstances de la vie m’ont hélas! conduit à ne  plus voir depuis un certain temps, artiste qui me fut à nouveau visible lorsque nous nous sommes vus, revus depuis peu pour faire le point sur sa demande, son aimable et honorifique commande textuelle...
            Jenny Feray donc, artiste-photograhe-plasticienne passionnée et merveilleusement visible mais le plus souvent invisible d’être perdue, de s’être volontairement perdue dans le visible, l’audible de son art, au cœur invisible et inaudible de celui-ci.
 
 
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            - Or donc, ayant examiné plus précisément chacune des cinq images exposées,  chaque portrait des cinq personnes -Christine, Maryse, Philippe, Pierre et Jean-Pierre dit "Kanto turdo"- l’on aura pu remarquer que les suppléments-compléments qui les accompagnent et que j’avais précédemment nommés "accessoires emblématiques animés ou inanimés" à savoir, pour les accessoires inanimés, les lunettes noires, la canne, la pagaie, le tandem et, pour les animés, les deux chiens de Labrador "Eclipse" et "Sultan" auxquels je m’étais permis d’ajouter l’humaine présence s’étant performativement nommée "moi" sur le cartel de chaque photographie -soit cinq fois "et moi"!- c’est-à-dire l’artiste elle-même, l’on aura donc pu remarquer que ces accessoires-indices confirment assez facilement sauf, il faut néanmoins le noter, la pagaie et le tandem, objets respectifs de prédilection de Maryse et de Pierre non spécifiquement liés à leur état de non-voyant(e)s, l’on aura pu remarquer que ces accessoires-indices confirment l’information que j’avais donnée auparavant, pour tenter d’assumer mon rôle paradoxal de guide, concernant la non-voyance malheureusement irréversible des cinq personnes photographiées et donc le fait que l’œuvre artistique d’ordre plastique et photographique de Jenny Feray pouvait, de prime abord, avoir trait à la question de la cécité et probablement à l’ approche tout à la fois poétique et éthique de celle-ci.
 
            De plus, ayant écouté la bande son passant continûment dans la galerie et faisant écho à chacune des images exposées, on aura immédiatement saisi qu’il s’agissait d’enregistrements d’événements survenus ‘en extérieur’ au cours de promenades dans la nature, comme on en aura facilement déduit que l’artiste photographe-plasticienne s’est transformée en ‘preneuse de son’ durant ces petites excursions d’une à trois heures chacune, déduction d’autant plus confirmée que, sur la photographie de couple intitulée "Kanto Turdo et moi", Jenny Feray porte des écouteurs sur les oreilles et, à la main, une perche pour l’appareil d’enregistrement. Ainsi auront pu être identifiés, entre autres, les sons, les bruits suivants:
                                   
                                    -Les paroles succinctes échangées par les deux marcheurs,
                                    -le bruit de leurs pas sur le chemin ou sur la route.
                                    -Les halètements et grattements du chien,
                                    -le craquement des croquettes mâchées par l’animal
                                    -le cliquetis de sa clochette.
                                    -Le choc et le roulement de la canne sur le sol.
                                    -La rotation et les grincements des roues du tandem.
                                    -Le vrombissement des voitures.
                                    -Les clapotis-clapotements de l’eau remuée par les pagaies.
                                    -le souffle du vent dans les buissons et les arbres.
                                    -etc...
 
             Bref, l’on aura pu reconnaître tous les bruits et les sons caractérisant chacun de ces cinq périples effectués à pied, en canoë, et en tandem que l’artiste aura organisés  avec ses cinq complices non-voyants en se laissant paradoxalement conduire, guider par  eux à travers des territoires préalablement sectorisés par elle sur une carte I.G.N. de la région de Vioreau.
            Ainsi l’ensemble des cinq parcours évoquant parfois certaines des préoccupations du "Land art" et permettant de faire le tour de l’étang et du grand réservoir impliquait que chacun d’eux obligeât à une traversée du plan d’eau, passerelle, ponton, barrage, navigation... traversée et passages que Jenny Feray aura pu notamment appréhender comme ‘intersections’, terme qu’elle aura finalement choisi pour baptiser avec extrême pertinence -comment n’en être point convaincu?- l'œuvre entière présentée aujourd’hui et dont j’avais initialement indiqué qu’elle se jouait, à l’intersection du situationnel, du relationnel et de la photographie, œuvre entière en effet, à la fois vue et entendue, regardée et écoutée qui me conduira, un peu plus loin dans le texte, à tenter d’expliciter ce qui, selon moi, différencierait ces couples notionnels, les actes et conduites qu’ils désignent.
 
 
            Cinq promenades à deux, une personne non-voyante se guidant en guidant une personne voyante, à savoir l’artiste elle-même...
 
                                    -promenade à pied................:
                                                . " Christine, ‘Eclipse’ et moi  ",
                                                . " Philippe et moi ",
                                                . "Jean-Pierre et moi " (promenade comportant un trajet imprévu                                                                                                                                                             en automobile pour cause d’égarement conjoint!).
                                    -promenade en tandem.........:
                                                . " Pierre et moi ".
                                    -promenade en canoë............:
                                                . " Maryse, ‘Sultan’ et moi "
 
 
            Cinq promenades à deux en effet -deux promenades de deux femmes et trois promenades d’une femme et d’un homme- se terminant chaque fois par une prise photographique des personnes non-voyantes et de leur "accessoire emblématique animé ou inanimé", prise effectuée par l’artiste dans son atelier et dont le résultat impeccable se donne à voir aujourd’hui, dans la galerie "T.D.M.".
 
 
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            - Comment ne pas constater que, l’important dans ce dispositif artistique, dispositif se jouant, comme nous l’avons déjà signalé, à l’intersection de la photographie, du relationnel et du situationnel est que l’artiste voyante s’est engagée, s’est risquée à se laisser peu ou prou guider dans les territoires partiellement définis prévus pour des personnes ne voyant pas et donc ne pouvant rien prévoir au sens strict du terme?
            Une telle prise de risque relative, évoquant "La parabole des aveugles", parabole renvoyant aux paroles du Christ s’adressant aux pharisiens en ces termes "Si un aveugle guide un aveugle tous deux tomberont dans un trou", parabole impliquant une chute collective par "effet domino", chute mise en peinture dans le célèbre tableau de Bruegel l’ancien au XVI ème siècle, une telle prise de risque donc, prend en fait et contre toute attente, le contrepied de la relation inverse où, habituellement, "normalement", c’est le voyant qui guide le non voyant ce dernier prenant lui-même le risque de se laisser guider par une personne voyante inconnue ou non et donc une personne prévoyante à sa place.       Il est clair que le jeu réciproque de la responsabilité envers l’autre, comme celui de  la confiance faite à l’autre, de la croyance en sa bonté, qu’il soit voyant ou non-voyant, met en exergue le questionnement d’ordre éthique dont nous avions déjà suggéré qu’il caractérisait  en partie  le dispositif artistique et poétique instauré par Jenny Feray.
 
             A ce propos, à propos du guide et du guidage ou, plus précisément, de la guidance et, tout particulièrement, de la réciprocité du guidé et du guidant (que l’on songe ici au guidon du tandem dans la ballade de Jenny Feray et de Pierre!), ne peut-on revenir aux arguments énoncés à l’orée de mon texte concernant sa fonction de ‘guide rétroactif’ après qu’il aura été soumis à une suspension de lecture?
            S’il convient de guider et cela sans faire obligatoirement allusion à la belle traduction du titre de l’ouvrage que Maïmonide écrivit au XII ème siècle  "Le guide des égarés", n’est-ce point finalement que celle ou celui à qui l’on vient en aide pour la ou le conduire à sa demande ou non, est, ou semble, perdu(e), égaré(e)?
            N’était-ce donc point nécessaire qu’avant de trouver un éventuel guide textuel ou autre, les visiteurs-auditeurs de l’exposition "Intersections" se sentent quelque peu perdus sinon égarés à l’instar des aveugles, malgré leurs capacités autant naturelles que culturelles à interpréter toute chose y compris les images photographiques, et, notamment à s’auto-guider en toute et entière liberté dans la situation audio-visuelle singulière où les aura plongés l’ exposition?
 
            Situation aussi singulière que paradoxale, en effet, puisqu’une telle exposition tente très explicitement et simultanément de renvoyer à ce qui ne se voit pas, à nous faire vivre peut-être ce que des non-voyants ont pu vivre dans la situation qui leur fut proposée par l’artiste, situation prenant appui sur la perte qui les a touchés et continue à les toucher, à savoir la perte de la vision ou, plus précisément, de la vue si l’on reconnaît que celle-ci, selon nous, est de l’ordre de la perception contrairement à celle-là qui relèverait peut-être et plutôt, d’une dimension visionnaire liée à l’imagination.
            Ces dernières remarques ne désigneraient-elles pas un autre lieu intersecté soumis au questionnement dans le travail créateur de Jenny Feray, lieu situé en effet à l’intersection de la vision et de la vue? De ce point de vue, le mot ‘point’ étant aussi, ici, à entendre comme un adverbe de négation, celui donc des non-voyants, ne peut-on imaginer que ceux-ci -l’on songera à ce propos aux aveugles célèbres tels Homère, Tirésias, Oedipe- seraient naturellement des visionnaires aussi voyants donc, sinon davantage que peuvent l’être les non-aveugles, ces voyants non atteins de cécité qui, comme Rimbaud par exemple, se font visionnaires, poètes ou généralement artistes?
            Certes, l’aveugle est souvent  perdu puisqu’il a perdu la vue à perte de vue mais ne jouirait-il pas d’une vision capable de trouver un répondant dans celle de tout voyant poète ou pas?
 
            Quoiqu’il en soit, le non-voyant sait se guider grâce à des adjuvants, des prothèses salvatrices, grâce à ce que j’ai plusieurs fois nommé "accessoires emblématiques animés ou inanimés" et grâce, surtout, à l’acuité de ses autres sens. Aussi peut-il lui-même éventuellement, jouer le rôle de guide véritable pour un voyant qui le lui demanderait. C’est, bien sûr, à une telle demande venue d’une artiste voyante jouant en partie à l’aveugle sans se bander pourtant les yeux, que chacune des personnes non-voyantes sollicitées par Jenny Feray, aura répondu.
 
 
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            - Il faut néanmoins noter que l’artiste cheminant à pied, circulant en tandem ou navigant en canoë en compagnie de son guide non-voyant gardait généralement les yeux ouverts. Ceci lui permettait d’une part, et quoi qu’il en soit, de conserver aussi réduit qu’il fût, un rôle de vigile c’est-à-dire de guide suprême surplombant le lieu d’aventure en bordure d’étang ou sur l’étang lui-même et, d’autre part, d’éviter la possible chute ou rechute dans l’égarement bref, de prévenir l’’effet domino’ de la "parabole des aveugles". Un tel surplomb certes relatif mais néanmoins capable de préserver le caractère panoptique de la vue, pouvait toujours permettre à Jenny Feray de considérer l’espace s’ouvrant devant elle, soit comme un panorama, soit comme un paysage.
 
            Une telle alternative, une telle distinction toujours potentiellement intelligible pour des voyants, une telle différenciation que je vais tenter maintenant, et à ma manière, de théoriser un peu, ne peut pas, me semble-t-il, ne pas faire problème voire s’avérer peut-être sans validité lorsqu’on la rapporte aux non-voyants et notamment aux non-voyants de naissance.
            Y a-t-il pour les aveugles quelque chose, quelque expérience qui puisse correspondre à ces deux notions ayant trait à la vue si l’on sait que les autres sens, le goût, l’odorat, le toucher, l’ouïe restant indemnes chez ces personnes handicapées demeurent en général inopérants, contrairement à la vue précisément, pour ce qui se donne, s’appréhende dans et par la distance et plus particulièrement la distance spatiale.
            Ne faudrait-il pas, afin d’explorer plus précisément cette question, afin d’élaborer plus avant l’alternative, étayer davantage la distinction du panorama et du paysage et ce, à partir d’une série d’autres différences, celle de la figure et du visage par exemple, elle-même pouvant faire écho à celle du voir et du regarder, répercutant à son tour celle de l’entendre et de l’écouter, elle-même correspondant selon nous, à celle du prendre et du caresser?
 
            S’appuyer sur une telle série de couples, une telle série différentielle sinon oppositionnelle peut, sans aucun doute, faire apparaître ce qui travaille, ce qui est au travail dans la création artistique proposée par Jenny Feray s’appuyant elle-même sur ses compagnes et compagnons de fortune et d’aventure. Ce qui apparaît alors ne serait-ce point la mise en exergue des deuxièmes termes de ces couples à savoir, paysage, visage, regarder, écouter, caresser, termes faisant trou, trou d’infini, rupture dans la série des premiers -panorama, figure, voir, entendre, prendre- série balisant l’espace-temps normalisé et défini de la réalité, soumise de part en part au règne de l’identique et de l’identité, bref du même?
 
            En fait c’est dans ce trou d’infini, celui du réel, celui de l’autre et de l’altérité qu’aimerait nous conduire, nous guider comme elle s’y est elle-même laissé conduire, guidée par ses cinq partenaires aveugles, l’artiste plasticienne dont on sait pourtant, à première vue, que c’est dans le champ du visible, de la vue et du voir que se déploie la plasticité stricto sensu.
 
            Il faudrait alors reconnaître avec l’artiste que seule la dimension artistique conférée à la plasticité permet à cette dernière de ne point se réduire, se limiter à n’être qu’un déploiement dans le visible en tant que tel, c’est-à-dire identique à lui-même et tout entier offert à la vue, reconnaître que seule l’ouverture artistique à l’altérité faisant en effet  béance d’infini dans l’identité définie du visible se donnant de part en part à la vue et au voir permet au visible, à la plasticité stricto sensu, de révéler ce qui le travaille dans l’impossible et l’invisible, ce qui le fait jouer et le met en jeu, ce qui le déchire et l’offre au regard faisant ainsi que toute figure se transfigure en visage, que tout panorama se métaphorise en paysage.
 
             Certes, l’artiste Jenny Feray aime les gens autant que l’art. Effectivement les relations qu’elle entretient avec les autres sont toujours empreintes d’amour et c’est pourquoi son art, s’il est tout d’abord et sans conteste, comme nous n’avons cessé de le constater, situationnel de par son rapport privilégié aux lieux, aux sites qu’ils soient du dehors -les promenades et la nature- ou du dedans -la galerie d’art et la culture- reste profondément relationnel.
            Elle aime les gens et, si elle aime à découvrir leurs pensées et leurs émotions, ce qui les meut et les émeut, c’est aussi et surtout, peut-être, pour se laisser mouvoir et émouvoir par eux et prendre le risque, le beau risque de se perdre avec eux à perte de vue, en effet, se perdre avec ses ami(e)s aveugle tout particulièrement et ses futurs visiteurs-auditeurs tout aussi bien, dans le paysage, le visage de leur vie offerte à tout ce qui s’ouvre à l’altérité par-delà et en-deçà de l’identité qui toujours arrime au panorama, au visible et à la vue, qui toujours assujettit à l’autorité des figures, celle du pouvoir appropriant de l’entendre et du prendre, bref, à l’empire de la réalité c’est-à-dire  du même.
 
            A travers et dans ce que nous voyons et identifions dès l’abord en observant méticuleusement les cinq photographies exposées dans la galerie et en enserrant ces cinq figures dans un réseau de savoir -R.Barthes aurait nommé ce moment d’identification cognitive le "studium"- ces figures, ces portraits, ces images photographiques ne nous invitent-elles pas, d’une part, simultanément et paradoxalement, à nous perdre en elles, en en perdant littéralement la vue, afin que nous les regardions et nous laissions regarder
par elles, afin que nous nous laissions, ainsi, échouer en toute confiance sur le paysage de leur visage, à l’instar de Jenny Feray s’abandonnant à l’existence de ses hôtes non voyants et au monde que les habite, et, d’autre part, ces cinq photographies, ces cinq icones se faisant en quelque sorte "icônes", c’est-à dire s’offrant à l’invisible de l’altérité, ne nous convient-elles pas à nous laisser guider par toutes les sonorités qui résonnent dans le clair-obscur de l’exposition non seulement pour nous efforcer de les  identifier c’est-à-dire les entendre mais pour les écouter, les laisser glisser en nous, pour écouter leur souffle d’altérité donnant vie aux photographies qu’ils accompagnent, laissant transparaître en ces photographies, en ces cinq icones, tout le vécu invu de l’expérience situationnelle-relationnelle d’ordre performative qui a présidé à leur réalisation, laissant vibrer en ces cinq portraits, en ces cinq figures apparemment figées, tout ce qui les fait advenir à l’altérité du visage, tout ce qui, de leur irréductible singularité, nous émeut, nous appelle et que R.Barthes aurait certainement baptisé le "punctum"                                   
 
 
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            - Cher visiteur-auditeur de l’exposition "intersections", après vous avoir proposé d’interrompre la lecture de mon texte pour que son soutien, son guidage ne se fasse pas prématuré et vous laisse libres de vos interprétations, j’ai osé vous inviter à en reprendre la lecture pour vous conduire à nouveau, vous aider, si cela était encore nécessaire, à vous laisser déprendre, à vous laisser caresser par ces cinq portraits photographiques en apparence fort académiques, à vous laisser entamer, émouvoir, séduire par ces grandes images muettes en les écoutant bruire, parler, respirer en aveugle et par la bande, en vous laissant ‘extasier’ par ce que l’artiste a su nommer par ailleurs dans ses recherches et créations antérieures, l’"autre photographique", ce point aveugle du photographique, faisant écho à ce que nous sentons, éprouvons en nous laissant pénétrer jusqu’à ce point invu, insu, inouï qui résonne dans toute photographie véritable. Jusqu’à ce point qui se donne à ciel ouvert et à fleur de peau chez nos ami(e)s non voyant(e)s et chez tout un chacun s’abandonnant à une cécité ouverte, s’abandonnant à l’ouvert de l’autre en lui et hors de lui, se vouant à l’abandon que Jenny Feray a su mettre exemplairement et poétiquement en œuvre dans sa création située non seulement à l’intersection terrestre et aquatique des territoires de la région de Vioreau, mais aussi, comme nous avons tenté de le montrer, à l’intersection du situationnel, du relationnel et de l’"autre photographique".
 
 
            Merci chère lectrice, cher lecteur, de m’avoir suivi jusqu’à ce point et de revenir vers l’œuvre troublante, émouvante de Jenny Feray, vers ce qui, en cette œuvre n’est ni la nuit ni le jour mais la vie même aussi énigmatique, aussi aveuglée et aveuglante que les sublimes intersections d’un coup de foudre."
 
 
 
                                                                                                Jacques Cohen
                                                                        Professeur des Universités émérite ( Paris I-Sorbonne. )      
 
                                                                                                   janvier 2013
 
 
 
 
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