Ce projet a débuté en janvier 2023, dans un premier temps par une série d’enquêtes ethnobotaniques réalisées auprès de 130 habitants du village d'Aubigny-la Ronce. Ces enquêtes n’ont pas seulement donné lieu à une récolte de savoirs, mais, et c’est ce qui nous intéresse ici, à une récolte d’« éprouvés ».

C’est dans l’intervalle existant entre chaque réponse donnée aux questions de l’enquête, dans ce temps où la plante est visualisée en silence, que semblent advenir les informations sur lesquelles s’est construite la relation entre l’homme et la plante. Là se situe l’intérêt de ces études ethnobotaniques : dans leur capacité à laisser la place à des interstices relevant de l’indicible, où l’altérité du végétal se manifeste à travers l’évocation d’un gout, d’une odeur, d’un son, d’une sensation, d’un imaginaire ou encore d’un silence, formant un ensemble difficilement descriptible. Un univers s’ouvre avec ces images mentales au départ silencieuses, évoquant l’âpreté d’une tisane pour la toux parce que « c’était des feuilles dures qui avaient passé l’hiver », la douceur du sirop et de la liqueur, « le miroitement argenté des feuilles lorsque le vent se lève », « le régal du cheval », des chèvres et du chevreuil, les griffures aux genoux, bras et mains, parce que « le long d’une haie y’a toujours une ronce qui traîne et puis qui t’accroche, et [que] les vieilles, c’est les pires » (Anne). La ronce, c’est aussi « le son de la fauvette à tête noire » (David), celui du diapason (Yannick) ou encore de la trompe de chasse (Françoise). Mais « le meilleur, c’est le fruit cueilli au bord du chemin, dans la haie », qui fait ressurgir l’instinct du cueilleur, le sentiment profond d’un contact remontant à « la nuit des temps » (Gérard).
Pour que la rencontre advienne donc, il faut non pas un lieu mais un espace vacant entre deux lieux. Il n’y a là aucun point, ni de repère ni de contact. Il y a là de l’air, du flou, de la présence et une certaine épaisseur de réel. Il est nécessaire que la plante et l’homme respirent ensemble dans cet espace car le potentiel de leur rencontre est tout entier contenu dans cet entre-deux, dans cet être-deux.
À la suite de ces enquêtes, plusieurs habitants du village se sont engagés dans la dimension artistique du projet. Nous avons alors élaboré ensemble, une série d’images reflétant leur perception et leurs ressentis de la plante. Se basant donc sur la partie des enquêtes qui interrogeait les habitants sur leur relation intime avec la plante, ceux-ci ont imaginé une manière d’exprimer ce lien à travers l’image. De ces éprouvés sont alors nés ce que je nomme des mi-lieux photographiques, c’est-à-dire des images qui se sont construites à la croisée de deux formes d’être.
Un vide apparaît qui n’est pas un vide, pas même un lieu, un espace qui grandit et se retire au rythme de deux corps en mouvement, l’un végétal, l’autre humain. Le silence se rétracte et vibre, le souffle se retient. Là, le photographe intercale entre lui et la scène, l’image, comme révélatrice de l’épaisseur de réel contenue dans l’entre deux. Ce qui pourrait donc s’approcher d’une éventuelle rencontre entre l’homme et la plante, dans ce projet, relève de l’art et de la poésie, et la photographie en est le révélateur.
5 bandes-son accompagnent l'exposition, retranscrivant l'univers des enquêtes. Ces bandes donnent la parole aux habitants et les montages donnent l'impression que tous conversent ensemble sur la ronce.